Rome - L'islam et certaines autres grandes religions mondiales ne sont pas "démocratiques par essence", mais l'histoire a montré qu'elles peuvent vivre avec leur temps. C'est ce que dit à Adnkronos International (AKI) John L. Esposito, spécialiste reconnu de l'histoire des religions. "Pour moi, la question est de savoir ce que veulent les musulmans: en fait, la plupart d'entre eux désirent le pluralisme politique, la liberté et la primauté du droit” déclare Esposito. Selon lui, ce sont les régimes arabes laïques et autoritaires - avec lesquels les puissances occidentales collaborent sur le court terme - qui constituent la principale source d'instabilité dans la région méditerranéenne.
"Un sondage mondial de l'institut Gallup indique qu'une majorité de musulmans et de chrétiens veulent voir l'instauration d'un dialogue qui éviterait un ‘conflit de civilisations’” dit Esposito. "La plupart des gens s'imaginent que les conflits mondiaux s'articulent autour de questions de politique et de pouvoir et croient que l'autre partie s'en désintéresse," ajoute-t-il."Le sondage montre que la majorité des musulmans veulent la liberté de parole et de presse et qu'ils croient à l'autodétermination et à la démocratie. La même majorité est convaincue que les puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, ne permettront pas que ce changement se produise," ajoute Esposito.
A partir de l'exemple du groupe islamiste militant Palestinien Hamas, Esposito soutient que les nations occidentales doivent accepter les gouvernements choisis par leur électorat, même s'ils épousent des principes politiques que les pays occidentaux ne soutiennent pas. "Si les puissances occidentales veulent être cohérentes, elles doivent accepter les résultats des scrutins. Faute de quoi, elles accréditeront l'impression qu'il y a deux poids et deux mesures quand il s'agit de promouvoir la démocratie au Moyen-Orient," dit-il.
"C'est une chose de dire que ce gouvernement-là nous pose un problème", souligne Esposito. "Mais de là à couper les fonds, c'est une démarche hypocrite et injuste", dit-il, évoquant le blocage de l'aide autre que l'aide d'urgence pour mettre l'Autorité palestinienne en faillite imposé en mars dernier par les bailleurs de fonds occidentaux - dont l'Union européenne - lorsque le gouvernement conduit par le Hamas a gagné les élections.
"L'état de la démocratie au Moyen-Orient est extraordinairement sensible: la majorité des pays ont des chefs autocratiques", indique Esposito. Et là où existent des démocraties limitées, un nombre croissant de gouvernements tentent de contrôler et de manipuler les élections et de réprimer l'opposition – "de l'Egypte jusqu'à l'Ouzbékistan" - précise Esposito.
Parmi les pays à majorité musulmane, un sur quatre ont un gouvernement démocratiquement élu, dit Esposito, ajoutant que l'Occident apporte fréquemment son soutien à des dirigeants autocratiques qui gagnent régulièrement les élections présidentielles avec des majorités étrangement larges de 95 à 99 pour cent des voix.
S'entêter à qualifier les opposants à ces régimes d'extrémistes est "une recette explosive" qui fait monter la pression politique et sociale dans le pays. Il ajoute encore: "Si nous voulons envisager une démocratie au sens large du terme, il nous faudra trouver, sur le long terme, les moyens de créer une culture de participation à la politique et à la société civile et de structurer le développement économique et éducatif".
"L'islam, comme le judaïsme et le christianisme, a été instrumentalisé par le passé pour soutenir des régimes politiques divers et variés, tels que les monarchies de droit divin –institutions qu'on ne saurait qualifier de démocratiques", dit-il remarquant que les pays occidentaux de notre époque moderne, tels que l'Angleterre, avec son église anglicane conduite par Elizabeth II, l'Allemagne et la Norvège, apportent tous un soutien financier publique aux institutions religieuses.
"L'histoire des religions montre que celles-ci savent très bien s'adapter. Il y a un siècle à peine, l'église catholique condamnait la modernité et la plupart des droits dont nous jouissons aujourd'hui, notamment les concepts démocratiques de liberté de la presse, d'égalité des sexes et même de souveraineté du peuple, précise Esposito.
Il fut un temps où la majorité des régimes étaient autoritaires et où les pays occidentaux se dépensaient pour les soutenir, comme en Iran, en Irak et en Syrie. Ils ont continué de soutenir des systèmes autocratiques dans la région, renchérit Esposito. Il affirme aussi qu'il existe en Europe et en Occident un dangereux déficit d'information sur les courants démocratiques de l'islam qui gagnent aujourd'hui du terrain en Turquie, au Liban, dans les Territoires palestiniens, en Egypte et au Maroc. "Il faut faire une distinction entre les groupes modérés et les extrémistes qui ne tolèrent aucune autre tendance”, dit-il.
Il ne ménage pas non plus certains journalistes, notamment Magdi Allam, ce chroniqueur d'origine égyptienne qui travaille en Italie, qui qualifient certains mouvements islamistes (les Frères musulmans, par exemple) d'islamofascistes. Esposito affirme que le seul emploi de ce terme est un auto goal.
"L'intégrisme laïque est une position néoconservatrice qui refuse une partie essentielle du dialogue, à savoir un débat libre et ouvert, que l'on se mette d'accord ou non,"dit-il. "Quand on choisit le dialogue, il faut mettre les gens autour d'une table”, dit-il.
Il reconnaît que l'absence d'une hiérarchie claire en islam - contrairement au christianisme - "est un vrai problème", citant l'exemple de Abu Hamza al-Masri en Angleterre, cet ancien videur de boîte de nuit autoproclamé prêcheur, qui sert actuellement une peine de sept ans de prison pour avoir incité ses adeptes à assassiner des juifs et des musulmans à l'occasion de sermons prononcés entre 1997 et 2000.
Mais la question de savoir au nom de quel droit certaines personnes s'arrogent l'autorité de parler au nom de la foi musulmane est plus problématique dans l'islam sunnite que chiite, qui a ses Aga Khan et ses Grands Ayatollahs - remarque Esposito.
"De plus, il n'y a pas de hiérarchie rigide dans l'hindouisme Le judaïsme non plus ne connaît pas le concept d'autorité centrale", conclut-il.
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* John Esposito est Professeur des Religions et affaires internationales à 'Université de Georgetown, directeur- fondateur du Centre Prince Alwaleed Bin Talal pour la compréhension entre musulmans et chrétiens et auteur de plus de 35 ouvrages. Cet article abrégé est distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews) et est accessible sur www.commongroundnews.org. Le texte complet peut être consulté sur www.adnki.com.
Source: Adnkronos International, 22 février 2007, www.adnki.com
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