Relations Occidento-Muslmanes
 
Faut-il que les musulmans voient la politique à travers le prisme de la religion?
par Dalia Mogahed
08 juin 2007
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Washington - Noah Feldman, un des experts les plus pointus de la démocratie islamique (pour reprendre ses propres termes) explique dans son livre "After Jihad: America et the Struggle for Islamic Democracy" comment le paradigme occidental s’est axé sur deux modèles de gouvernement diamétralement opposés, puisant chacun ses origines aux sources de deux grandes cités de l’Antiquité: Jérusalem, berceau du christianisme et Athènes, berceau de la démocratie.

Décrite à grands traits, Jérusalem représente un modèle dans lequel la religion est dominante. Il n’y a pas de séparation de l’église et de l’état et la cité est gouvernée par un empereur au pouvoir quasi-absolu qui est également le chef de l’église. Athènes, de son côté, représente la raison, la religion est strictement "privatisée", le dieu de la science est dominant, et le peuple s’exprime directement sur le choix de ses dirigeants.

L’histoire occidentale est marquée par une tension entre ces deux cités. Il découle de cette affirmation l’hypothèse suivante: si la conception que se fait le corps social du gouvernement idéal ne cadre pas exactement avec le modèle athénien laïque, c’est forcément qu’il opte pour le modèle de Jérusalem. Dans ce paradigme binaire, il n’existe pas de troisième choix

S’inscrivant en faux avec ce présupposé, Feldman affirme que l’histoire politique de l’islam trouve sa source dans une autre cité, bien différente: Médine, berceau de la tradition spirituelle et démocratique de l’islam.

Un sondage récent de l’institut Gallup montre que s’il existe une diversité considérable entre les nations musulmanes, elles ont en commun quelques grands thèmes qui viennent contredire les idées reçues. L’enquête révèle notamment un soutien généralisé pour la charia, ces principes islamiques qui sont très largement considérés comme le fil directeur de tous les aspects de la vie, depuis les plus terre à terre jusqu’aux plus complexes.

Contrairement à ce que pensent les occidentaux, qui voient dans la charia un corpus de droit répressif, soutenu par une petite minorité de fanatiques et particulièrement honni par les femmes, son intégration dans les sources du droit jouit du soutien de la population dans les huit pays à majorité musulmane couverts par l’enquête. Plus surprenante encore est l’absence d’un écart majeur entre les réponses des hommes et des femmes. Seule la Turquie se détache, 57 pour cent des personnes interrogées estimant que la charia ne doit pas constituer une source du droit.

Mais comment la charia est-elle comprise par la majorité des musulmans? Est-il vrai que son inclusion représenterait un rejet des valeurs démocratiques et le choix d’une formule de gouvernement fondé sur le pouvoir absolu d’un clergé infaillible?

Les résultats du sondage montrent que tel n’est pas le cas. La vaste majorité des personnes interrogées expriment non seulement leur admiration pour la liberté politique dont jouit l’Occident, mais se disent aussi favorables à la liberté d’expression, de culte et de réunion, ainsi qu’au droit de la femme à voter, conduire un véhicule et travailler en dehors de la maison. De fait, la majorité des répondants de tous les pays (sauf l’Arabie saoudite, avec 40 pour cent des réponses) estiment aussi qu’il serait normal que des femmes occupent des postes élevés dans les ministères et au Conseil national. Qui plus est, ils sont en moyenne 60 pour cent à dire que le clergé ne doit pas participer directement à l’élaboration d’une constitution. Et parmi ceux qui sont de l’opinion contraire, la plupart verraient le clergé confiné à un rôle consultatif.

L’Occident doit-il s’interroger sur ces réponses? Richard Bulliet, dans son livre intitulé "The Case for Islamo-Christian Civilization", explique que la charia a traditionnellement agi comme un rempart à la toute-puissance du gouvernement. Il écrit ainsi: "La seule chose qui pouvait retenir les dirigeants de verser dans la tyrannie était la loi islamique, la charia. Et comme elle procédait de la loi divine plutôt que de principes humains, aucun souverain ne pouvait l’infléchir pour servir ses propres intérêts."

Plus concrètement, dans l’esprit des musulmans, la charia représente les droits inaliénables dont chaque être est doté par son créateur. Le rôle du gouvernement est donc de protéger ces droits. En conséquence, la laïcité totale pourrait, selon certains, laisser libre cours au désir de tyrannie du gouvernement, privant ainsi les citoyens des droits qu’ils tiennent de leur dieu.

On voit donc que la grande majorité des musulmans sont dans une démarche qui refuse d’exclure Dieu de la sphère de l’Etat tout en adhérant aux valeurs démocratiques. Cette attitude risque de dérouter ceux qui ne peuvent concevoir de démocratie laïque qu’à la française.

Constatation tout aussi déroutante: de nombreux Américains se situent dans un modèle semblable. Selon un sondage récemment effectué par l’institut Gallup auprès de foyers américains, 46 pour cent des répondants disent que la Bible doit être une source (mais pas la seule) des lois et 9 pour cent affirment que la Bible doit être la seule source du droit.

Cela étant, la majorité des Américains, tout comme la majorité des musulmans, ne souhaite pas conférer le pouvoir aux dirigeants religieux. Curieusement, s’agissant du rôle des responsables religieux, les Américains ont une opinion pratiquement identique à celle des Iraniens: 55 pour cent des répondants dans les deux pays estiment que les chefs religieux ne doivent pas participer à la rédaction de la constitution d’un nouveau pays, les autres pensant qu’ils doivent au moins jouer un certain rôle.

S’ils parvenaient à comprendre ce troisième modèle de gouvernement, qui embrasse à la fois les principes religieux et les valeurs démocratiques, les Etats-Unis pourraient enfin aider à construire une démocratie authentique et soutenue par le peuple dans cette région du monde.

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* Dalia Mogahed dirige le Gallup Center for Muslim Studies. Elle a signé, avec John Esposito, le livre intitulé "Who Speaks for Islam? Listening to the Voices of a Billion Muslims". Article distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews), accessible sur www.commongroundnews.org.

Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 5 juin 2007, www.commongroundnews.org
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