Quel est l’aliment, le plat dont on discute le plus en Turquie ?
Zafer Yenal: Il y a eu, récemment, tout un débat sur le halloumi: ce fromage appartient-il aux Chypriotes turcs, aux Chypriotes grecs ou aux Turcs ? De tels sujets sont considérés comme très essentialistes.
Auparavant, on avait beaucoup discuté sur l’origine de la baklava. La question était: "Ce dessert a-t-il une identité nationale? " Une question comme celle-la n’a pas le moindre sens. Tous ces plats ont circulé d’un lieu à l’autre depuis des siècles. Divers peuples les préparent chacun à sa façon et les mangent chacun à sa façon. Dans ce processus, ces mets ont incorporé quelque chose de chaque lieu et se sont modifiés au cours de leurs voyages.
La baklava est la baklava et cela n’a rien à voir avec son identité censément turque ou grecque ou arabe. De nos jours, et c’est là le résultat d’influences historiques et sociétales, la baklava se mange en Grèce, au Liban, en Syrie et en Arménie aussi bien qu’en Turquie. La motivation sous-tendant le désir de rendre compte de l’origine d’un plat repose sur l’importance du nationalisme dans le monde moderne.
C’est exactement la même sensation de plaisir que nous éprouvons lorsque notre équipe nationale bat leur équipe nationale, ou lorsque nous pensons que les gens de chez nous sont plus honorables, plus honnêtes, plus travailleurs que les gens d’ailleurs et qu’ils réussissent mieux. Tout ceci est enraciné dans le nationalisme.
Mais comment ce débat se répercute-t-il sur la société?
Zafer Yenal: Voilà une question très importante. Les médias ne prennent pas ces sujets au sérieux. Les reportages et les commentaires entretiennent le nationalisme, en lui permettant d’affecter la vie quotidienne. Le résultat est que les gens n’hésitent pas à penser en termes de "nous et eux". C’est pour cette raison précisément que les concepts et le langage que nous employons pour nous exprimer sur la musique, la danse, l’alimentation et autres sont très importants. D’où le risque que ces discussions finissent par dégénérer.
Normalement, les conversations qui engendrent des discussions de cet ordre démarrent sur une plaisanterie. A quel moment précis la ligne rouge est-elle franchie?
Zafer Yenal: Des exemples de franchissement de la ligne rouge sont le meurtre de Hrant Dink et la multiplication, ces dernières années, des cas de lynchage. Mais on le voit aussi dans la discrimination pratiquée par l’état contre les Kurdes et la violence exercée à leur encontre.
Cela est vrai aussi au football, quand des supporters d’équipes opposées se livrent à des bagarres à Istanbul, ou s’entretuent lors de matches internationaux.
Pour saisir le sérieux du problème, nous n’avons pas forcément besoin d’événements comme ceux-là, car cette frontière est bien floue. Le franchissement de la ligne rouge se voit aussi dans des événements ordinaires, banals, auxquels nous ne prêtons que peu d’attention, aussi bien que dans des situations politiques.
Quelles observations avez-vous pu faire en Allemagne ?
Zafer Yenal: Regardons un peu l’importance du döner kebab en Allemagne. Alors même qu’il a gagné en popularité, il reste évidemment associé à la "turquitude". On peut dire qu’on ne s’intéresse guère aux ingrédients qui entrent dans la préparation d’un kebab, mais plutôt à celui qui le prépare.
D’autre part, ce qui passe pour un kebab en Allemagne est très différent d’un kebab en Turquie. Pour beaucoup de Turcs, le kebab qui se mange en Allemagne n’est pas du tout un kebab, car ce mets a été complètement germanisé: il s’est transformé en une bizarre sorte de sandwich.
Quel est alors le lien entre nationalisme et cuisine ?
Zafer Yenal: Les aliments en eux-mêmes n’ont pas d’importance particulière. Un haricot est partout un haricot, et le riz reste riz où que l’on se trouve. Mais quel est le degré d’importance assigné aux aliments, et comment les gens ont-ils appris à réagir à leur appartenance. Voilà exactement le point décisif qui fait le lien entre cuisine et nationalisme.
S’agissant de cuisine, nous observons couramment à quel degré le nationalisme est ancré dans le monde moderne aujourd’hui, et à quel point ce concept exerce une contrainte sur nos vies sociales.
Prenons un livre de cuisine arménien daté de 1915. On y trouve aussi bien des plats qu’on peut appeler turcs qu’une quantité d’autres que nous pourrions qualifier d’arméniens. En même temps, pas une fois ce livre ne parle ni de cuisine arménienne ni de cuisine turque. Au lieu de quoi l’auteur écrit: "ce plat vient des environs de Merzifon."
Ce que nous entendons par nationalisme aujourd’hui est bien différent de l’idée que les gens s’en faisaient il y a 80 ans. Ces interprétations différentes montrent bien que ces questions sont le fruit d’un long processus de construction. Or lorsqu’une chose a été construite par un peuple ou par une société, nous savons qu’il va nous falloir travailler dur pour la changer. C’est pourquoi il est très important de comprendre le lien entre cuisine et nationalisme.
###
* Zafer Yenal, professeur assistant de sociologie à l’Université de Bogazici d’Istanbul, est actuellement chargé de cours au "Wissenschaftskolleg Berlin" qui fait partie du projet "L’Europe au Moyen Orient – Le Moyen Orient en Europe". Article abrégé, distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews), accessible sur www.commongroundnews.org. Texte intégral sur www.qantara.de
Source: Qantara.de, 30 mai 2007, www.qantara.de
Reproduction autorisée.
Traduit de l’allemand par Nancy Joyce.