On Muslim-Western Relations
 
Eglise + Etat = Démocratie
by Mirjam Kunkler et Michael Meyer-Resende
29 juin 2007
Print
Email
New -York, New York/Berlin – La crise que vient de connaître la Turquie sur l'application du principe de laïcité a remis en pleine lumière la question des rapports entre la religion et l'état dans les pays musulmans. Les généraux turcs, qui s'étaient manifestés contre toute atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, ne sont pas bien vus de la presse internationale. Toutefois, les critiques dont ils ont été l'objet sont bien peu de chose au regard des coups que leur intervention a portés à la démocratie turque.

Les généraux pouvaient compter sur la profonde méfiance qu'éprouvent les démocraties occidentales quant au rôle que joue la religion dans les pays à majorité musulmane. S'il faut reconnaître que ce souci est en partie légitime, il n'en procède pas moins d'une incompréhension des rapports entre la religion et l'état dans les pays démocratiques. Tant dans les pays occidentaux que dans les pays à majorité musulmane, on a souvent tendance à croire qu'une saine démocratie exige une stricte séparation du politique et du religieux, la foi ressortissant strictement du domaine privé. Pourtant, plusieurs états réellement démocratiques ont introduit tout un arsenal de relations institutionnelles entre les cultes et l'état.

Pour leur part, les Etats-Unis et la France ont catégoriquement séparé les deux. Au Royaume-Uni et en Norvège, par contre, il existe un rapport complexe d'étroite imbrication entre le temporel et le spirituel, de larges pans de la législation se rapportant aux affaires religieuses. L'exemple des démocraties les plus anciennes d'Europe montre qu'un lien entre les institutions religieuses et l'état ne nuit pas forcément à la démocratie. Tout dépend en fait de la nature de ce lien.

En examinant le soutien de l'état aux écoles confessionnelles, le financement des cultes et l'attribution de temps d'antenne aux communautés religieuses dans les moyens d'information publics, on voit que l'état peut très bien aménager un espace public pour les communautés religieuses sans pour autant compromettre le fonctionnement des institutions démocratiques.

Voyez ainsi l'éducation religieuse. Pratiquement tous les pays de l'Union Européenne assurent une instruction religieuse sous une forme ou sous une autre dans les écoles publiques ou subventionne les établissements confessionnels. Ainsi, aux Pays-Bas, l'état subventionne les écoles religieuses, qui représentent plus de la moitié de toutes les écoles élémentaires. Dans la plupart des länder allemands, la religion est une matière à option dans le secondaire. Même dans la France "républicaine", les enseignants des écoles confessionnelles bénéficient des subventions de l'état, un cinquième du budget total de l'éducation allant aux établissements catholiques privés. En Angleterre, une initiation aux religions, non confessionnelle, est obligatoire dans toutes les écoles publiques.

De plus, de nombreux états européens financent et planifient la formation des professeurs de religion et celle des futurs théologiens dans les facultés de théologie des universités d'état. En Norvège, par exemple, c'est le gouvernement qui nomme les évêques et les recteurs, exerçant ainsi une influence sur le profil de la hiérarchie écclésiastique.

Quant au financement des cultes, c'est l'état, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Finlande, qui, moyennant une redevance administrative non négligeable, recouvre le denier du culte en même temps que l'impôt sur le revenu, pour le transmettre ensuite aux entités religieuses officiellement reconnues. Ce système ne fonctionne évidemment que si ces communautés religieuses se dotent d'une administration centralisée qui permet l'acheminement et la redistribution de ces taxes. L'absence de telles structures centralisées dans les communautés charismatiques protestantes et musulmanes exclut généralement celles-ci de ces avantages.

Dans plusieurs pays d'Europe, les communautés religieuses bénéficient également d'avantages fiscaux. En Norvège, encore, la quasi-totalité du budget de l'Eglise – l'essentiel des salaires, et des budgets de fonctionnement, ainsi que l'entretien des églises et la construction de nouveaux lieux de culte - reste intégrée au budget de l'état et aux budgets municipaux.

Dans de nombreux pays européens, enfin, les groupements religieux disposent d'un temps d'antenne garanti à la télévision et à la radio publiques. Dans les länder allemands, les églises et autres entités confessionnelles, en tant qu'associations de droit public, sont représentées dans les conseils d'administration de la radio et de la télévision publiques, ainsi que dans les organes de régulation des médias. Des créneaux fixes sont attribués aux églises pour les prières du matin, les offices et les programmes de méditation. En France, la diffusion d'émissions religieuses à la télévision publique est régie par la loi: les catholiques disposent de 360 minutes d'antenne par mois, les protestants comme les boudhistes de 60.

Ces liens institutionnels entre le religieux et le politique seraient-ils contraires à la démocratie ? Ces exemples européens laissent penser que non. Tous les rapports entre institutions temporelles et spirituelles est organisé dans le cadre de l'état de droit démocratique, l'engagement des gouvernements envers le libéralisme démocratique n'étant généralement pas contesté.

Du point de vue des pays à majorité musulmane, le mythe selon lequel les démocraties doivent reposer sur le principe de la stricte séparation de la religion et de l'état peut se révéler dangereux. D'une part, il peut permettre à des régimes autoritaires "laïcs" du monde arabe de se présenter comme un rempart contre les partis et les groupements religieux "non démocratiques", sans donner aux partis islamiques modérés les moyens juridiques de prouver qu'ils ne sont pas anti-démocratiques. D'autre part, il permet aujx intégristes religieux de prétendre que les démocraties occidentales sont indifférentes, voire ouvertement hostiles, à la religion. Dans un effort résolu de diplomatie publique, les démocraties historiques, celles de l'UE en particulier, devraient démontrer qu'il existe de nombreuses structures constitutionnelles qui ne sont pas fondamentalement anti-libérales et qui parviennent à associer une gouvernance démocratique à l'aménagement d'un rôle public pour la religion.

Une stricte séparation de la religion et de l'état n'est pas un préalable absolu au fonctionnement des démocraties. Pour qu'une démocratie existe vraiment, ce sont la primauté du droit et la protection des droits de la personne qui doivent être respectés

###

* Mirjam Kunkler est directrice adjointe du Center for the Study of Democracy, Toleration and Religion (CDTR) de l'Université de Columbia à New-York. Michael Meyer-Resende est le coordonnateur de Democracy Reporting International, association ayant son siège à Berlin, qui milite pour la responsabilité des institutions d'état et pour le développement des institutions démocratiques (www.democracy-reporting.org). Article distribué par le Service de Presse de Common Ground, accessible sur www.commongroundnews.org

Source: Daily Star, 19 juin 2007, www.dailystar.com.lb
Reproduction autorisée.
 
 
 
Blogger of the Month
 
 
 
 
 
FEATURED VIDEO
 
 
 
 
SPECIAL SERIES
 
 
 
 
 
QUESTIONS FROM AMERICA
 
 

 

Other articles in this edition

Irak: la stratégie de la troisième force by William Ury
Des solutions religieuses à des problèmes politiques by Claude Salhani
~L'opinion des jeunes~ Consultez notre jeunesse: un exemple marocain by Leila Hanafi
Une nouvelle stratégie des militaires américains en Irak : la conciliation religieuse by Gordon Lubold