Jakarta – Les considérations d'Anies Baswedan, âgé de seulement 39 ans, ont une telle portée que le magazine américain Foreign Policy a classé ce recteur de l'Université Paramadina 60ème sur la liste du top 100 des intellectuels de renommée mondiale.
Critique à l'égard de la manière d'aborder les conflits entre l'islam et l'Occident d'un point de vue essentiellement culturel, il pense que les conflits ne sont pas la cause d'une identité culturelle, religieuse ou de l'appartenance à une civilisation mais le fait d'un calcul d'intérêts. Il développe son concept lors d'un entretien avec Wahyuana, un journaliste basé à Jakarta.
Qu'entendez-vous exactement par "calcul d'intérêts" dans les conflits qui opposent le monde musulman à l'Occident?
Baswedan: Le choix de s'engager dans un processus de violence ou de paix n'est pas la projection de facteurs idéologiques, culturels ou religieux mais résulte d'un calcul stratégique ou d'un calcul d'intérêts. Un groupe choisit de faire usage de la violence ou d'employer la méthode douce selon le facteur stimulant ou dissuasif de l'un ou de l'autre. L'ennemi et le mode de confrontation seront souvent déterminés par un calcul d'intérêts plus que par l'idéologie, la religion ou la culture.
Prenons, par exemple, les relations entre ce que nous appelons communément les moudjahidins afghans et les Etats-Unis. Ces différents groupes d'opposants afghans étaient les alliés des Etats-Unis lorsqu'ils luttaient contre l'occupation soviétique de l'Afghanistan dans les années 80. A cette époque, les Etats-Unis les considéraient comme des combattants de la liberté ou comme des héros. Aujourd'hui, toutefois, certains de ces groupes se sont retournés contre les Etats-Unis, la nouvelle force d'occupation, et sont, sans discernement, qualifiés de terroristes.
C'est la perspective de chaque partie, la façon dont celle-ci voit ses défis, ses intérêts, ses positions, qui détermine si elle va être l'alliée ou l'ennemie de l'autre.
Cela signifie-t-il que le choc des civilisations est une ineptie?
Baswedan: Je pense que c'est une formule artificielle. Ce qui s'est réellement produit, c'est une radicalisation et elle est intervenue de plusieurs manières dans l'histoire de l'humanité. Il y a eu radicalisation sur les plans culturel, idéologique, racial et religieux. La radicalisation est devenue une part infuse de la vie elle-même.
Le choc des civilisations de Samuel P. Huntington est trop forcé – comme s'il y avait un conflit religieux/culturel spécifique entre le monde musulman et l'Occident. Ce n'est pas le cas. Les conflits, à travers l'histoire, se sont durcis à mesure que la religion n'a plus été le seul sujet de discorde entre les civilisations. Par exemple, les croisés étaient aussi intéressés par la terre et la politique.
Quid des motifs idéologiques ou religieux derrière les conflits qui opposent le monde musulman à l'Occident? Les niez-vous?
Baswedan: Je ne les nie pas. Les motifs idéologiques ou religieux existent, bien sûr. Cependant, ils n'apparaissent qu'à un très petit niveau ou à un niveau individuel. La religion ou l'idéologie ne sont que des instruments servant à recruter, à motiver et à créer la solidarité entre les auteurs de crimes qui gagnent ainsi une certaine légitimité. Ces conflits sont présentés comme des campagnes idéologiques ou religieuses afin d'inspirer les partisans, de légitimer la guerre et de séduire les alliés, etc...
C'est pourquoi nous devons recourir à une analyse stratégique rationnelle pour être en mesure de voir le conflit potentiellement violent sur le point d'apparaître et trouver un moyen d'y faire obstacle. Mais si nous nous attachons au seul cadre culturel (une approche qui voit les variables psychologiques, religieuses et culturelles modeler les actions d'une personne ou d'un groupe), nous tournerons en rond sans jamais apprendre à résoudre le conflit.
Ne pensez-vous pas que détourner l'idéologie, la culture et la religion pour de tels objectifs stratégiques n'est pas un moyen de prouver qu'elles peuvent constituer des armes mortelles?
Baswedan: Absolument. L'idéologie, la culture et la religion sont d'excellents moyens de créer un esprit de solidarité en raison de leurs valeurs transcendantales et messianiques. Mais en tant qu'armes, elles sont utilisées à des fins extérieures et non pour elles-mêmes. Lorsque les objectifs extérieurs sont atteints, ils peuvent servir à d'autres intérêts stratégiques lesquels, dans le cas de changements géopolitiques, pourraient convertir les alliés en ennemis.
Comment voyez-vous évoluer les relations entre le monde musulman et l'Occident ?
Baswedan: Aujourd'hui, la situation est fascinante. L'islam grandit et existe dans des grands centres culturels tels que les capitales d'Amérique et d'Europe. Minoritaires, les Musulmans doivent y exprimer leur nature religieuse et négocier les valeurs islamiques dans la langue et par le biais des structures de leurs pays d'accueil, devenant ainsi partie du patrimoine civilisationnel dudit pays. Les Occidentaux vivant dans des pays musulmans connaissent la même situation. L'avenir des relations entre le monde musulman et l'Occident est entre les mains de ces ambassadeurs car ils se trouvent dans la situation privilégiée qui consiste à faire partie intégrante des sociétés musulmanes et occidentales.
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* Journaliste vivant à Jakarta, Wahyuana est le fondateur du Maluku Media Centre (MMC), une institution pour la paix, la résolution des conflits et le journalisme pacifiste. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews) accessible sur www.commongroundnews.org.
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 8 août 2008, www.commongroundnews.org
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