Relations Occidento-Muslmanes
 
Mon énorme gueuleton pakistanais de Thanksgiving
par Aisha Sultan
04 décembre 2009
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St.Louis (Missouri) – En se référant aux fêtes de Thanksgiving des années précédentes comme point de repère, à l’heure qu’il est, nous devrions tous avoir digéré le trop-plein de dinde.

En revanche, pour ce qui est de l’Aïd, il est encore trop tôt pour dire qu’on devrait avoir récupéré.

Cette année, pour les Américains musulmans, sacrifice et consommation se sont chevauchés. Le jour de l’année où les magasins sont le plus bondés a coïncidé avec l’Aïd el Adha, une des deux fêtes les plus importantes de l’islam. Célébrée au lendemain du hadj, elle commémore la volonté du prophète Abraham de sacrifier son fils comme acte de soumission à Dieu (une histoire bien connue au sein des religions abrahamiques). Comme les dates des fêtes musulmanes se déplacent au gré de notre calendrier lunaire, je ne m’étais jamais retrouvée dans cette situation auparavant.

Ce chevauchement des dates a impliqué bien sûr qu’on repère le chemin le plus court entre le centre commercial et la mosquée la plus proche mais surtout qu’on participe à deux repas familiaux, l’un à la suite de l’autre.

Ma « tribu », dont les membres sont bruyants et gourmands, met toujours les petits plats dans les grands pour Thanksgiving. Tout est exagéré, à la texane : deux dindes, beaucoup de féculents et pour finir des gâteaux « Tres Leches », des flans et des tartes. Entre les frères et sœurs, les belles familles respectives et les cousins, on est en général une trentaine pour le repas.

Dans la famille, nous sommes non seulement obsédés par la nourriture, mais aussi légèrement nombrilistes et vaniteux; nous avons une opinion sur tout et apprécions les vannes et les ragots. Bien que nous ne nous prenions pas trop au sérieux, les discussions s’enflamment lorsqu’il s’agit de politique et de religion.

Justement, côté religion, nous avons de tout : des femmes voilées, d’autre qui ne se voilent pas et osent même porter des vêtements à manches courtes (comme c’est choquant !) ou encore des prédicateurs fanatiques et des agnostiques qui n’osent pas l’avouer. Dans le lot, il y a aussi des avocats, l’un travaillait au service d’un républicain conservateur, membre du Congrès, et l’autre était délégué du président Obama auprès de la Chambre des Représentants. L’éventail est large.

Parmi nous, certains ne sont pas anglophones, d’autres ne parlent pas un mot d’ourdou. Lors de nos réunions familiales, il arrive que quelqu’un déclame un poème de Mirza Ghalib - poète du 19ème siècle de langue ourdoue - ou d’un autre poète, dont le sens complet échappera à la moitié d’entre nous. Enfin, il y a ceux qui se donnent des airs de « gangster », des bébés, des matriarches plus âgées – connues pour avoir la gifle facile si on les provoque.

Bien sûr, nous avons connu des disputes légendaires et des rancunes qui ont duré des années. Le repas n’est pas accompagné de boissons alcoolisées, en revanche on boit beaucoup de thé. Par ailleurs, il ne faut surtout pas se montrer trop timide au sein de tout ce petit monde. Ceux qui ont grandi dans une famille nombreuse le savent bien, on finit par avoir la peau dure au fur et à mesure des années qui passent, avec leur lot de remarques déplacées et d’avis qu’on n’a pas demandés. Comme cette fois où mon cousin fit remarquer à la préadolescente très sensible que j’étais, qu’aucun garçon ne m’épouserait. J’avais alors couru dans ma chambre pour pleurer. Or pendant de longues années, on n’a pas manqué de me taquiner à propos de ma réaction.

Aussi, quand j’avais environ onze ans, notre mosquée avait organisé une série de simulations de débats à propos des fêtes américaines, chrétiennes ou laïques, et la question de savoir s’il était convenable pour nous de les célébrer. C’était il y a plus d’une vingtaine d’année, notre mosquée n’accueillait alors que des immigrés qui connaissaient mal la plupart des traditions américaines. Moi j’avais opté pour l’opinion la plus défendable : les musulmans devaient célébrer Thanksgiving. Ce n’était pas du tout une question théologique posant problème à qui que ce soit dans la communauté mais j’y avais mis beaucoup d’enthousiasme et de passion – probablement parce que celui à qui je devais m’opposer dans le débat était un garçon pour qui j’avais secrètement un petit faible, et je pensais qu’en lui donnant une raclée verbale devant tout le monde, il s’intéresserait certainement à moi. Ce fut une très mauvaise stratégie.

Entre temps, deux décennies se sont écoulées et toutes ces familles d’immigrés se sont familiarisées avec la culture du pays dans lequel ils ont élevés leurs enfants : la question de Thanksgiving ne se pose même plus.

Récemment ce fameux garçon m’a dit que sa famille avait toujours célébré cette fête et que celle-ci était la seule occasion de l’année pour se retrouver tous ensemble. Tout compte fait, le débat n’avait pas lieu d’être, déjà à l’époque.

Dès que je fus assez grande pour comprendre le sens de Thanksgiving, j’en ai fait tout un plat. J’obligeais tout le monde à dire ce pour quoi ils étaient reconnaissants. Une fois, j’ai même exigé une minute de silence en l’honneur des Indiens d’Amérique. Cette année, nous avons eu une pensée pour tous ceux qui ont été massacrés à Fort Hood, la base militaire où ma meilleure amie du lycée s’était mariée à son fiancé, enrôlé dans l’armée depuis longtemps en tant que médecin spécialiste.

Cette année, le jour de l’Aïd, le lendemain de Thanksgiving, le menu était différent. On a troqué la dinde et les patates douces contre la viande de chèvre et un plat d’épinards au curry, appelé saag. Et puis, nous avons échangé nos robes contre des shalwar kamizes ornés de broderies, assortis de nos longs dupattas (châles faisant partie des tenues traditionnelles d’Asie du Sud-est).

Mais l’esprit des deux fêtes reste la même : trop de nourriture, trop de mélodrames et d’amour familial débordant à vous rendre dingue et hystérique.

C’est tout cela ma tribu - texane, pakistanaise, musulmane, américaine.

Et telles sont nos fêtes – d’énormes gueuletons.


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* Aisha Sultan est journaliste pour le St.Louis Post-Dispatch. Article abrégé, distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews), avec l’autorisation de l’auteur. Le texte intégral est disponible sur www.stltoday.com/dirtylaudry.

Source: St.Louis Post-Dispatch, 30 novembre 2009, www.stltoday.com/dirtylaundry
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