Pakistan : un premier Oscar
par Beena Sarwar
09 mars 2012
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Boston (Massachusetts) – Les internautes pakistanais ont été très nombreux à applaudir, virtuellement, Sharmeen Obaid Chinoy, co-réalisatrice de Saving Face (sauver la face) qui a récemment obtenu l’Oscar du meilleur documentaire (dans la catégorie court-métrage) à Hollywood. Le message du bloggeur pakistanais, Anthony Permal, résume bien le sentiment d’un grand nombre de ses compatriotes : « Une Pakistanaise fait un film sur les femmes et remporte un Oscar. Prends ça dans la face! », dit-il en s’adressant au reste du monde.

En employant l’expression « Dans ta face !», le bloggeur a sans doute voulu faire un jeu de mot avec le titre du documentaire,Saving Face, (sauver la face). Or certaines personnes pensent qu’à cause de ce film, qui attire l’attention sur une forme particulièrement horrible de violence à caractère sexiste (l’usage de l’acide pour défigurer des femmes), le Pakistan « perd » justement «la face ».

Ainsi, cet Oscar sans précédent revêt un goût doux-amer pour les Pakistanais. D’un côté, il symbolise la reconnaissance internationale du talent pakistanais (à travers Sharmeen Obaid Chinoy) et du travail des personnes courageuses – dont les victimes elles-mêmes - qui luttent contre la violence à l’égard des femmes. Mais d’un autre côté, cette récompense est aussi un triste rappel qu’il faudrait faire davantage pour empêcher les attaques à l’acide – motivées par des pratiques socio-culturelles complexes en cours au Pakistan et dans d'autres pays de la région, comme le Bangladesh et l’Inde.

Les militants estiment que la récurrence de la violence contre les femmes est bien plus élevée que les 8000 cas répertoriés et compilés dans le rapport de la Commission des droits de l’homme du Pakistan. Les attaques à l’acide sont relativement peu nombreuses, environ une trentaine par an, dans un pays d’environ 170 millions d’habitants. Mais le ravage qu’elles font est démesurément immense – c’est « une forme de terrorisme individuel », pour reprendre l’expression du rédacteur du New York Times Nicholas Kristof. Celles qui survivent à ces attaques ont le visage littéralement fondu par l’acide ; elles ont le sentiment de n’être ni vivantes ni mortes.

Avant, la loi considérait les attaques à l’acide comme de simples voies de fait, mais désormais, grâce à la pression des militants, ces actes sont soumis à l’Acid Control and Acid crime Prevention Bill de 2010, une loi élaborée spécifiquement pour contrôler et prévenir les attaques à l’acide, qui vient d’être adoptée par le Parlement pakistanais à la fin de l’année 2011. De toute évidence, ces attaques ne vont pas disparaître avec cette nouvelle loi. Il faudrait aussi faire changer les mentalités, ancrées dans un système patriarcal, dans lequel la femme est souvent perçue comme propriété de l’homme. Ceux qui jettent de l’acide sur les femmes sont souvent des époux mécontents ou des prétendants rejetés. Les attaques à l’acide figurent parmi une longue liste de crimes commis contre les femmes, « justifiés » selon une coutume liée à l’« honneur » communément répandue.

Le travail des organisations et les personnes qui luttent pour faire disparaître cette pratique donne de l’espoir. Il s’agit d’organisations non-gouvernementales, de médecins, ou même de victimes – comme l’esthéticienne pakistanaise Massarat Misbah fondatrice d’une organisation appelée Depilex Smileagain qui s’attelle à réhabiliter les victimes survivantes en leur permettant notamment de suivre une formation (souvent d’esthéticienne). Dans le cadre de son film, Sharmeen Obaid Chinoy a notamment travaillé avec l’Acid Survivors Foundation Pakistan, fondée en 2006. Saving Face souligne le travail du docteur Mohammad Jawad, chirurgien esthétique (diplômé du Dow Medical College de Karachi), installé au Royaume-Uni, qui se rend régulièrement au Pakistan pour opérer des patientes défigurées par l’acide et leur sauver la face, au sens littéral du terme. Le film qui montre aussi beaucoup les victimes - qui ont survécu à ces attaques - et leur lutte pour obtenir justice, transmet ainsi un message d’espoir dans un contexte lugubre.

D’ailleurs, c’est ce message que la réalisatrice a tenu à souligner dans son discours de remerciement, lors de la remise des Oscars, en insistant sur « la ténacité et le bravoure des Pakistanaises qui oeuvrent pour le changement ». Elle leur a d’ailleurs dit : « Ne renoncez pas à vos rêves, [cet oscar], c’est pour vous ».

Le Pakistan est confronté à de nombreuses difficultés : violence à caractère sexiste, éducation, de santé, développement social et droits humains. Mais une lumière se dégage de ce tableau morose ; elle vient des milliers d’hommes et de femmes ordinaires qui s’efforcent de combattre ces problèmes en luttant pour le changement dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la culture et des droits humains. Ces personnes sont de véritables héros.

Pourtant leur travail est rarement à la une des journaux. Sharmeen Obaid Chinoy, la première Pakistanaise à gagner un Oscar est une personnalité parmi d’autres dont le travail est reconnu sur le plan international dans différents domaines. On peut citer : Asma Jahangir, rapporteur spécial de l’ONU et avocate passionnée, se consacrant à la défense des droits humains, ou encore le physicien Abdus Salam, seul et unique lauréat pakistanais du prix Nobel. Ces personnes, contrairement à celles qui font l’objet du documentaire de Sharmeen Obaid Chinoy et de Daniel Junge qui l’a co-réalisé, ne figureront sans doute jamais dans un film récompensé par un Oscar que tout le monde verra.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Ceux qui préfèrent étouffer les problèmes du Pakistan ne considéreront jamais la publicité autour de drames comme ceux des attaques à l’acide comme une bonne chose. En revanche, ceux pour qui le fait de parler des problèmes, c’est déjà un pas en avant pour les résoudre, trouveront probablement que Saving Face est un succès.

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*Beena Sarwar est une journaliste et réalisatrice de documentaires pakistanaise. Elle écrit sur le blog : Journeys to Democracy (www.beenasarwar.wordpress.com) et peut être suivie sur Twitter (@beenasarwar). Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 9 mars 2012, www.commongroundnews.org. Reproduction autorisée.
 
 
 
 
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