L’art : un moyen pour le Liban et la Syrie de dépasser l’appartenance sociale

par Abdul Rahim Al-Uji
23 septembre 2014
Imprimer
Envoyer
Beyrouth – Muhammad est arrivé au Liban par la ville de Homs, une jambe perdue durant la guerre de Syrie. Dès son arrivée à la frontière, il a bénéficié de soins jusqu’à ce qu’il soit en mesure de marcher à nouveau grâce à une prothèse. Par la suite, lorsqu’il a cherché du travail au marché, le racisme l’a frappé de plein fouet : les propriétaires de magasins le mettaient à la porte, l’insultaient et le traitaient de voleur. Sa recherche est restée infructueuse. Discriminé et opprimé, il en est venu à haïr tous les Libanais, sans exception, oubliant ainsi ceux qui l’avaient guéri et lui avaient prêté secours.

Marcella, quant à elle, avait fui le Liban avec sa famille durant la guerre de 2006 et avait trouvé refuge chez des cousins en Syrie. Lorsqu’à son tour ces derniers ont échappé à la mort en se cachant chez elle, la maison en est devenue surpeuplée, ce qui a coûté à Marcella le sentiment de liberté et de sécurité – sentiment que partagent bien des Libanais en raison du grand nombre de réfugiés Syriens dans un si petit pays. Marcella a oublié l’aide que ses cousins lui avaient offerte, et son manque de sécurité s’est rapidement transformé en haine envers les Syriens.

Muhammad et Marcella ne sont pas coupables de leurs sentiments : ce n’est qu’un mauvais tour que leur joue la société. Ce phénomène est appelé « les communautés imaginées », tel que le décrit l’auteur irlandais Benedict Anderson. Dans son ouvrage, l’auteur explique que le concept de « communautés imaginées » n’est qu’une coïncidence, devenue ensuite destinée commune. Le fait qu’une personne soit née dans un pays ne signifie son appartenance à ce pays que dans un sens imaginaire. En effet, elle n’en connaît pas les habitants au préalable. La vérité est qu’elle n’appartient qu’à sa famille et qu’à ses amis, qui ne représentent qu’un moindre pourcentage de la population. Ce sentiment imaginé d’appartenance nous mène à nous percevoir et à percevoir les autres en fonction de ce que nos groupes décident : nos préjugés, nos amis et nos ennemis sont définis par le groupe auquel nous appartenons.

J’ai rencontré Muhammad et Marcella lors d’un cours d’été appelé « Better Together », organisé par Search for Common Ground, une organisation qui vise à créer un terrain d’entente entre les réfugiés syriens et leurs hôtes libanais au moyen de rencontres, d’expériences de vie communes et, par-dessus tout, au moyen de modes d’expression tels que la musique, les films, la peinture et le théâtre.

Je les ai observés, côte à côte pendant les séminaires, et je les ai vus apprendre que le seul moyen de se défaire de ses soucis est de les partager avec les autres, et que le seul moyen de vivre en paix avec les autres est de mieux se connaître soi-même. Je les ai vus développer la confiance en soi et la confiance en autrui, et, dans des cours de théâtre, dépasser les barrières qui les séparaient. Je les ai vus exprimer la peur qu’ils ressentaient, la peur de tout perdre, et j’ai vu leur continuelle recherche du bonheur à travers la peinture. Je les ai vus parler de leurs inquiétudes dans des vidéos, et j’ai découvert que la guerre n’avait pas annulé leurs peurs les plus simples, et que leur recherche première n’était pas seulement leur patrie et le sentiment d’appartenance, mais aussi l’amour et l’accomplissement.

En les observant, j’ai eu la confirmation que l’art était un moyen de construire la paix, car il permet de lutter contre le piège des « communautés imaginés ». En plus d’être un langage commun, l’art vise toujours à révéler la réalité des choses et entraîne l’esprit à percevoir le monde sous un autre angle. Alors que le besoin d’appartenance annihile l’homme et en fait un outil de la société, capable de haïr, l’art, lui, a la capacité de purger les fausses assimilations de la société, et de nous apprendre à être en paix avec nos sentiments en cherchant à l’intérieur de nous-mêmes.

Il est dit que l’art est capable de sauver le monde. Il ne fait aucun doute qu’il est capable de le changer. C’est précisément ce qui est arrivé à Muhammad et à Marcella. Non, ils ne sont pas tombés amoureux, si c’est à cela que vous pensez, et je ne peux même pas vous garantir qu’ils resteront amis. Ce qui s’est passé est bien plus important : ils ont appris à tout remettre en question, à se faire leurs propres opinions sur ce qui les entoure – sans être influencés par leur affiliations – et à juger les autres en fonction de leurs comportements et de leurs personnalités et non en fonction de leur affiliation, car la réelle affiliation de l’homme est l’affiliation à l’humanité.

A l’issue de ce cours, nous avons visionné un court-métrage réalisé par un participant libanais prénommé Bachar, qui mettait en scène la souffrance de Muhammad. Muhammad s’est dit heureux qu’un Libanais ait décidé de parler de sa vie. Il a comparé son bonheur à une nouvelle jambe qui aurait poussé à la place de celle qu’il a perdu. A ce moment-là, Marcella s’est mise à pleurer. Elle a pleuré comme si elle était Muhammad.

###

*Abdul Rahim Al-Awji est auteur, acteur et conteur. Il est récemment devenu célèbre après avoir participé à une satire politique intitulée « Al-Chinn » sur la chaîne libanaise « Al-Jadid ». Article écrit pour Service de Presse de Common Ground (CG News).

Source : Service de Presse de Common Ground (CGNews), 23 septembre 2014,www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.
 
 
 
 
VIDEO DE LA SEMAINE
Advice from El-Hibri Peace Education Prize Winner

Dans ce clip vidéo, le Dr. Betty Reardon - dont le travail en matière d’éducation à la paix a été récompensé par le prestigieux « El-Hibri Peace Education Prize » – et son amie et consœur Cora Weiss, présidente de l’organisation Hague Appeal for Peace expliquent pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews) la façon dont les citoyens ordinaires pourraient  favoriser un climat pacifique. Elles dispensent aussi quelques conseils à la future génération d’artisans de la paix.
 
 
 
 
"Il n'est pas fr?quent de trouver un service proposant des points de vue impartiaux et encourageant la r?conciliation, la compr?hension et la coexistence au Moyen-Orient. Le Service de Presse de Common Ground assure tout cela de mani?re suivie. Surtout, il fournit cet ?l?ment aussi intangible qu'essentiel, l'espoir d'un avenir meilleur pour toute les populations du Moyen-Orient."

- Ziad Asali, pr?sident de l'American Task Force on Palestine
 
 
 

It takes 200+ hours a week to produce CGNews. We rely on readers like you to make it happen. If you find our stories informative or inspiring, help us share these underreported perspectives with audiences around the world.

Monthly:

Donate:

Or, support us with a one-time donation.

 
 
 
AUTRES ARTICLES DANS CETTE EDITION
L’Egypte chante pour mettre fin au harcèlement sexuel !
S’unir contre la violence lors des prochaines élections en Tunisie
La paix en Syrie émanera-t-elle de la société civile ?
 
 
 
 
 
 
 
200+
 
 
# of hours per week to create one edition
 
 
8
 
 
# of editors in 6 countries around the world
 
 
30,000
 
 
# of subscribers
 
 
30
 
 
Average # of reprints per article
 
 
4,800
 
 
# of media outlets that have reprinted our articles
 
 
37,307
 
 
# of republished articles since inception
 
 
6
 
 
# of languages CG articles are distributed in
 
 
2000+
 
 
# of writers since inception
 
 
'

 

Autres articles dans cette ?dition

L’Egypte chante pour mettre fin au harcèlement sexuel ! par Mustafa Abdel-Halim
S’unir contre la violence lors des prochaines élections en Tunisie par Malek Kefif
La paix en Syrie émanera-t-elle de la société civile ? par Omar Abdulaziz Hallaj