La paix en Syrie émanera-t-elle de la société civile ?

par Omar Abdulaziz Hallaj
23 septembre 2014
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Beyrouth – La guerre civile en Syrie est un des conflits les plus fortement médiatisés au monde mais elle est aussi l’un des moins compris. Les revendications et les démentis de massacres et de conspirations fusent de toutes parts, dans un chaos grandissant. Suivant la situation de loin, les agences de presse internationales décrivent la Syrie, comme si sa société civile avait cessé d’exister ; on assiste à une certaine banalisation de la guerre. Cependant, alors que la situation complexe de ce pays est simplifiée à outrance par des clichés réducteurs, qui attisent indirectement la violence, il faut examiner de plus près les mouvements pacifistes naissant au sein de la société civile, à l’initiative de citoyens de milieux politiques et religieux différents. Ces mouvements ont pris en main la responsabilité de préserver une certaine adhésion sociale, en veillant à conserver un espace humain où les Syriens s’acceptent encore comme citoyens égaux, ce malgré la haine qui se déploie tout autour d’eux.

En effet, dans ce contexte de chaos, de nombreux Syriens ont pris position – individuellement ou en groupe – pour combattre les propos réducteurs et la tentation de déshumaniser l’autre, en rejetant la pression de leurs pairs pour adhérer aveuglément au clan ou au groupe dont ils sont issus, en condamnant les discours de haine et en refusant de servir comme chair à canon dans cette guerre. Cette vague d’initiatives pacifistes est très variée. Certaines d’entre elles, menées par des regroupements de jeunes, prônent les valeurs de la citoyenneté active pour promouvoir la cohésion sociale, d’autres élaborent des stratégies de communication innovantes qui soulignent les coûts de la guerre et sensibilisent l’opinion sur les effets dévastateurs des hostilités continues.

À Daraa, dans le sud de la Syrie, où les combats ont bouleversé le fonctionnement normal des écoles, des jeunes activistes ont ouvert un centre d’apprentissage pour inculquer les valeurs de paix et de coexistence pacifique parallèlement à un enseignement scolaire de base. Ce groupe trouve des fonds, comme il peut, auprès de Syriens expatriés, et ses modestes ressources provenant de l’étranger servent notamment à financer des ateliers de théâtre et à publier un journal local pour les jeunes. Les efforts de ces activistes ont recueilli un tel succès que ces derniers ont pu étendre leurs activités aux petites villes avoisinantes, avec l’ouverture de deux nouveaux centres. À Tartous, dans l’ouest du pays, d’autres activistes ont décidé de faire tomber les barrières sectaires entre les villages de la région. Ils travaillent avec des adolescents et proposent des programmes pédagogiques et des ateliers de jeux informels mettant l’accent sur le développement des valeurs de la citoyenneté active telles que le sens civique, l’esprit d’inclusion et le respect de la différence. Ils font souvent venir des formateurs d’autres zones pour s’assurer de l’interaction entre les jeunes. À Alep, dans le nord du pays, plusieurs organisations de la société civile formant une alliance partagent la responsabilité des secours humanitaires : elles se répartissent les ressources obtenues pour aider de manière équitable les différents secteurs de la ville et combler le fossé politique qui sépare la partie Est de la partie Ouest. Aux moments critiques du conflit, ces organisations ont aussi négocié avec les représentants locaux des forces rebelles et des loyalistes pour garantir le fonctionnement minimum des services de base d’eau et d’électricité d’un bout à l’autre du réseau de distribution qui alimente la ville.

Un peu plus loin, à l’est d’Alep, dans la ville de Rakka, un regroupement de jeunes brave le groupe islamiste radical Etat islamique, connu auparavant sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), pour organiser secrètement des séances de sport destinées aux filles, dans le cadre d’un programme d’apprentissage laïc. Ailleurs, dans une ville au nord de Damas, des notables ont pu favoriser la conclusion d’un accord entre l’armée régulière et les rebelles pour faire cesser les hostilités. Les regroupements de jeunes de cette ville travaillent aussi avec les rebelles pour lutter contre le radicalisme, en créant un ciné-club qui diffuse des films promouvant la paix. La liste des initiatives de ce genre est longue.

Les militants pour la paix utilisent leurs propres ressources pour contribuer à atténuer l’impact destructeur de la crise. Ils œuvrent, en silence, souvent par peur d’être la cible des différents belligérants. Les efforts des militants sapent les discours de haine qui servent à légitimer la violence mais ils restent néanmoins très localisés et sans lien avec le processus de paix officiel. La communauté internationale devrait s’intéresser davantage à la société civile syrienne et la soutenir afin de créer une dynamique plus positive et de développer des alliances stratégiques pouvant influencer le processus de paix discuté dans les hautes sphères à Genève. Les dirigeants occidentaux devraient être plus à l’écoute des Syriens ordinaires qui risquent leur vie à tout moment pour ramener la paix dans leur communauté. Les acteurs régionaux et internationaux devraient s’attacher à la prérogative morale de mettre un terme à l’impasse politique dans laquelle ils se trouvent et avoir le courage de négocier une solution à la guerre par procuration menée en Syrie. Les Syriens auront peut-être alors la possibilité de transcender leurs divisions et parvenir à des solutions réalistes qui aboutissent à la paix.

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*Omar Abudlaziz Hallaj est architecte, urbaniste et consultant en développement. Il est engagé dans différentes initiatives de la société civile qui visent à faire avancer le dialogue et la paix en Syrie. Article écrit pour Service de Presse de Common Ground (CG News).

Source : Service de Presse de Common Ground (CGNews), 22 septembre 2014, www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.
 
 
 
 
VIDEO DE LA SEMAINE
Advice from El-Hibri Peace Education Prize Winner

Dans ce clip vidéo, le Dr. Betty Reardon - dont le travail en matière d’éducation à la paix a été récompensé par le prestigieux « El-Hibri Peace Education Prize » – et son amie et consœur Cora Weiss, présidente de l’organisation Hague Appeal for Peace expliquent pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews) la façon dont les citoyens ordinaires pourraient  favoriser un climat pacifique. Elles dispensent aussi quelques conseils à la future génération d’artisans de la paix.
 
 
 
 
"J'ai re?u six questions pos?es par plusieurs collaborateurs du Service de Presse de Common Ground. J'esp?re que les ?tudiants et les sp?cialistes de notre universit? (Al-Azhar), de m?me que tous ceux qui s'int?ressent ? des probl?mes intellectuels g?n?raux, auront remarqu? tout le travail sous-jacent ? ces questions: elles n'ont ?t? formul?es qu'apr?s une recherche et une analyse approfondies qui rempliraient des rayons de biblioth?que, et apr?s un exercice de r?flexion organis? propre ? ?tablir des relations entre les faits, sans s'embarrasser des illusions, des v?tilles et des petitesses qui encombrent l'?difice de la connaissance."

- Cheikh Ali Gomaa, Grand Mufti d'Egypte
 
 
 

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