Réconcilier liberté d’expression artistique et religion en Tunisie

par Aymen Allani
08 octobre 2014
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Tunis – La Tunisie n’est pas encore arrivée à bout de son interminable conflit entre les partisans d’une liberté d’expression créative sans limites et ceux qui considèrent cette liberté blasphématoire lorsqu’elle touche à l’imagerie religieuse. Considérant cette problématique comme un jeu à somme nulle entre l’art et la religion, la plupart des Tunisiens sont persuadés que ce conflit ne sera résolu que lorsque l’un des deux camps aura pris le dessus sur l’autre. Mais la réalité est bien plus complexe. Et le conflit entre la créativité et la religion se poursuivra inévitablement, tant que cette façon de pensée persistera. Il faut changer les mentalités et promouvoir un dialogue, qui apportera des solutions acceptables pour les uns et les autres.

Depuis le départ de l’ancien président, Zain Al-Abidin Ben Ali, le 14 janvier 2011, suite à une révolution populaire, la Tunisie a connu de nombreuses situations de violence, déclenchées à cause de différentes expositions d’œuvres artistiques, faisant allusion à la religion. En octobre 2011, le long métrage iranien Persépolis, doublé en dialecte tunisien et diffusé sur la chaîne de télévision « Nessma » a suscité une grande indignation dans tout le pays. En effet, Le film comporte une scène dans laquelle Dieu est personnifié. Des manifestations ont éclaté suite à la diffusion du film et des manifestants ont même essayé de prendre d’assaut et de brûler la maison du directeur de la chaîne.

Le débat autour des limites de la liberté artistique a a atteint son climax à la suite d’un incident survenu en juin 2012, dans la banlieue nord de Tunis, dans le cadre du festival du « printemps des arts » à l’espace El-Abdellia. Un groupe d’artistes y exposait des peintures et des sculptures parmi lesquelles on distinguait : une scène représentant une femme en train d’être lapidée, des caricatures de salafistes (musulmans appartenant à un courant de l’islam littéraliste et qui cherche à reproduire les traditions des premiers adeptes de la religion) – dont l’un habillé en Superman et l’autre avec de la fumée qui lui sortait par les oreilles – et enfin, un tableau avec l’inscription du mot Dieu, dont les lettres étaient constituées de fourmis. Aux yeux de nombreuses personnes, ces œuvres constituaient une provocation et une attaque contre l’islam.

Suite à ces événements – ainsi que d’autres très similaires – de nombreux Tunisiens partisans de la laïcité ont recouru à des tactiques de confrontation en stigmatisant les conservateurs religieux. Les déclarations incendaires déplorant ces divers incidents, les témoignages à sensation dans les médias, et les discours politiques de partis veillant à leurs propres intérêts immédiats se sont multipliés. Les tenants de la laïcité n’ont pas essayé de comprendre les motifs des détracteurs de Persépolis ou du « printemps des arts » d’El-Abdellia. Ils ont soutenu que, conformément aux conventions internationales, la liberté d’expression était absolue, indivisible et garantie à tous les Tunisiens. Pour leur part, les mouvements religieux conservateurs se sont sentis humiliés et ils ont eu l’impression que leurs valeurs de base étaient bafouées – situation qui n’a pas manqué d’évoquer pour eux, le douloureux souvenir de leur souffrance et de leur marginalisation sous l’ancien régime. Les deux camps doivent s’ouvrir l’un à l’autre et essayer de se comprendre tout en s’opposant fermement à toute forme de violence.

Le moment est venu d’initier un dialogue entre les partisans de la liberté d’expression artistique absolue et les groupes plus conservateurs, qui ont le sentiment que leur religion est menacée par cette liberté, afin de trouver un dénominateur commun entre ces deux camps. Tout le monde en Tunisie veut le maintien d’un climat de liberté et la garantie de la liberté d’expression et de religion pour tous les Tunisiens. L’adhésion aveugle à une position quelle qu’elle soit, sans l’effort de comprendre la vision du camp adverse et de s’ouvrir à ce dernier, aboutira à une violence accrue, voire une perte éventuelle de liberté pour tous.

Le recours au dialogue a fait ses preuves dans le cas d’un incident du même genre que ceux mentionnés plus haut, et lors duquel des personnes membres de différents groupes ont empêché la représentation de la pièce de théâtre « 100% Halal », à Manzel Bouguiba (La maison de Bourguiba), à Bizerte. Les protestataires considéraient que le comédien Lutfi Al- Abdeli, se moquait de la religion et attaquait l’islam. L’artiste a aussi reçu des menaces de mort avant une représentation de sa pièce à Klibia. Il s’est cependant montré courageux et imperturbable en proposant à ceux qui ne l’approuvaient pas d’échanger avec lui leurs vues sur les différents aspects de son œuvre théâtrale. Il a notamment expliqué, dans un message publié sur YouTube, sa vision des choses tout en invitant ses détracteurs à participer à un dialogue, qui selon ses termes « éviterait au pays de sombrer dans le chaos et la division ». En fin de compte, après un accord commun sur un petit changement dans le scénario de la pièce, la représentation à Klibia a fini par avoir lieu, et ce dans les meilleures circonstances. Les personnes opposées au départ à la pièce y ont assisté.

Lutfil Al-Abdeli a été critiqué par de nombreuses personnes qui ont considéré que son attitude mettait en péril la liberté d’expression, car elle donnait de la légitimité à la prétendue « police religieuse » qui se permet de censurer l’art. En réalité, l’initiative de l’artiste ne relevait pas de l’autocensure mais plutôt d’une attitude responsable dans un contexte de haine sous-jacente au sein d’une même nation, pour faire face à la menace bien réelle de la violence. Les artistes devraient se charger de leur liberté de manière noble et rationnelle et placer le dialogue au-dessus de la confrontation, surtout dans un pays qui traverse une période de transition et qui n’a pas encore atteint une situation de stabilité complète sur le plan politique.

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Aymen Allani est un citoyen Tunisien travaillant dans le domaine associatif et dans le journalisme. Article écrit pour Service de Presse de Common Ground (CG News).

Source : Service de Presse de Common Ground (CGNews), 8 octobre 2014,www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.
 
 
 
 
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Advice from El-Hibri Peace Education Prize Winner

Dans ce clip vidéo, le Dr. Betty Reardon - dont le travail en matière d’éducation à la paix a été récompensé par le prestigieux « El-Hibri Peace Education Prize » – et son amie et consœur Cora Weiss, présidente de l’organisation Hague Appeal for Peace expliquent pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews) la façon dont les citoyens ordinaires pourraient  favoriser un climat pacifique. Elles dispensent aussi quelques conseils à la future génération d’artisans de la paix.
 
 
 
 
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